24 avril 2019

Józef Siemiradzki de passage par Strasbourg


Józef Siemiradzki (1858-1933) fut un de plus éminents paléontologistes européens de la fin de XIXe et du début du XXe siècle. Né à Kharkov en Ukraine, ce jeune Polonais suivit une formation typique pour les scientifiques de l’ancienne République des Deux Nations (Pologne-Lituanie). Après avoir terminé le lycée à Varsovie, il étudia à l’université de Dorpat, à l’époque une des meilleures en sciences naturelles dans le monde. Auteur de plusieurs centaines de publications et de descriptions des nouvelles espèces d’animaux fossiles, il travailla en Pologne, en Lituanie et en Ukraine. Son ambition fut de préparer une synthèse de la géologie de l’ancienne République des Deux Nations. Les catalogues des faunes fossiles sont une partie particulièrement importante de son œuvre. Néanmoins, il débuta sa carrière en travaillant sur la géologie de la Martinique et sur la faune de l’Equateur. En tant que collaborateur du cabinet zoologique de Varsovie, il partit en 1882 pour l’Equateur grâce à un soutien financier du prince Konstanty Branicki. En se rendant en France pour prendre un bateau vers l’Amérique du Sud, Siemiradzki visita, comme c’était l’habitude à l’époque, diverses institutions et collections scientifiques sur son parcours. Il nous laissa ainsi une description de son bref séjour à Strasbourg.
Le soir je suis arrivé à Francfort et parti immédiatement pour Strasbourg. J’y suis arrivé à 3 heures du matin. Un silence total régnait dans la gare qui était vide. Pas de porteur ni de cochet ! Il semblait que ces habitants tranquilles ne voyagent pas durant la nuit. Enfin, je trouvai un porteur, un Français endormi, qui mit enfin mes affaires sur un chariot et nous partîmes ensemble chercher un logement. Les rues étaient vides, on ne vit ni de vigile ni de policier, appelé ici « polype », même les étudiants avaient disparu quelque part. Après avoir longtemps frappé à la porte d’un hôtel, nous pûmes y monter au quatrième étage, juste pour apprendre, par un propriétaire endormi, qu’il n’y avait pas de chambre libre. Nous continuâmes à chercher et, enfin, je trouvai une place à l’Hôtel de Paris, le plus chic dans tout Strasbourg.  Les splendides escaliers en marbre me conduisirent vers une chambre élégante et je m’endormis immédiatement après ce voyage de quatre jours.
Le lendemain j’allai à la recherche du jeune géologue Dr [Gustav] Steinmann, avec qui je correspondais depuis un certain temps. Je le trouvai en train d’étudier une riche collection de fossiles de Bolivie et du Pérou, envoyée par divers musées et particuliers. Il m’accueillit très cordialement et proposa de me servir de guide à travers les riches collections académiques de Strasbourg. Dans le musée géologique, je pus ainsi admirer les squelettes complets de cerfs fossiles (Cervus megaceros) [grand cerf des tourbières ; le nom actuel est Megaloceros giganteus], de l’ours des cavernes, des oiseaux géants de Nouvelle Zélande, des dinosaures, d’Archaegosaurus, d’Ichtyosaurus, de Pterodactylus, etc. Puis nous visitâmes l’institut pétrographique du professeur Cohen, l’un des plus riches et mieux aménagés d’Europe. Ensuite, nous fûmes reçus au cabinet zoologique, célèbre pour sa grande collection de bouquetins, de chèvres et d’antilopes, ainsi que pour une collection d’oiseaux de Madagascar. Le professeur de zoologie Woehler, récemment revenu du Japon où il occupa longtemps un poste de professeur à Tokyo, eut l’amabilité de me montrer sa collection de curiosités japonaises. Je fus très impressionné par les énormes épées à longue manche, les couteaux et l’arme à feu, d’un travail très soigné mais d’un système très ancien et à très grand calibre.
En visitant ces installations, j’eus l’impression que le gouvernement prussien, en transformant l’Université de Strasbourg en université allemande, l’avait doté des meilleurs ressources scientifiques d’Allemagne et avec de grand moyens matériels. Aujourd’hui, c’est une des meilleures universités allemandes. Les Alsaciens l’évitent néanmoins et semblent préférer aller s’instruire en France.
La ville n’est pas grande, les rues sont tortueuses comme un labyrinthe et pleines de soldats. C’est l’impression que donne Strasbourg. La cathédrale, un chef d’œuvre de l’architecture gothique, où les dégâts du 1870 étaient déjà réparés, est le seul monument digne d’une visite. Pour illustrer les coutumes locales, je dois encore mentionner une très grande brasserie, une taverne alsacienne, où on peut rencontrer tout le monde savant réuni autour d’une chope de bière et d’une pipe, mais aussi des ouvriers en chemises bleues et des soldats faisant le cour aux jolies serveuses. C’est une énorme halle enfumée par les pipes, où plusieurs centaines de personnes se réunissent. On n’y peut rien y commander d’autres qu’une excellente bière. […]
Il ne reste de la guerre que de rares tranchées et quelques trous d’obus, de grenades ou de balles dans les murs de maisons anciennes. On ressent dans la rue un faible trafic et le peu de fiacres. Les cochers strasbourgeois soignent tant leurs chevaux qu’ils ne roulent pas la nuit afin que les animaux n’attrapent pas le catarrhe et, durant la pluie, ils couvrent leurs oreilles avec une protection en tissu. Il existe une ligne de tramway mais celui-ci ne circule que toutes les heures, et parfois encore moins.
Le 16, je quittai Strasbourg pour se rendre à Paris.

Rapporté par Piotr Daszkiewicz :
piotrdas@mnhn.fr

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