14 août 2020

Teisutis Makačinas, le compositeur qui fait aimer les boulettes de Lituanie


Dans une de ses séries d'été où ses chroniqueurs reviennent sur un moment musical qui les a marqués, le journal Le Monde a fait paraître aujourd’hui un billet intitulé « L’album qui m’a fait aimer… les boulettes de Lituanie ». Il s’agit en l’occurrence de Disko Muzika, un enregistrement de disco balte de la période soviétique, dû au compositeur lituanien Teisutis Makačinas édité en 1982. Voici le texte du Monde, daté du 14 août 2020 et signé Aureliano Tonet :

Au printemps 2018, je propose à mon rédacteur en chef un reportage sur Uzupis. « Quèsaco ? », me lance-t-il, sceptique. La réponse ne va pas de soi : il s’agit d’un groupuscule d’utopistes installés dans un quartier autonome de Vilnius, la capitale de la Lituanie. Depuis son « indépendance », proclamée le 1er avril 1998, Uzupis s’est doté d’un gouvernement, d’un corps diplomatique, d’une monnaie – l’eurouz – et même d’une armée, réduite à douze hommes. L’article 13 de la Constitution donne le ton : « Le chat a le droit de ne pas aimer son maître mais doit le soutenir dans les moments difficiles. »
Sur le papier, cette communauté dadaïste et baba cool raconte l’occidentalisation du pays balte avec une fantaisie rafraîchissante : ne préfère-t-elle pas Frank Zappa à Emiliano Zapata ? Je suis chaud bouillant, mon chef aussi – marché conclu. Sitôt atterri à Vilnius, je me lance aux trousses des utopistes. Les réjouissances promettent : cette année-là, l’anniversaire de leur indépendance coïncide avec Pâques, la plus grande manifestation religieuse du pays. Las, neige, brume, givre tuent la fête dans l’œuf. Impossible de mettre le grappin sur les uzupistes, bien plus fumeux que ce que j’imaginais. Pour me consoler, je dévore jusqu’à plus faim la spécialité locale, une boulette de pomme de terre nappée de crème fraîche : le cepelinai. Le reportage est râpé, l’indigestion guette.
Histoire d’alléger ma conscience, sinon mon estomac, j’erre dans les rues vides de Vilnius. Jusqu’à tomber sur l’échoppe d’un disquaire. A l’intérieur, la maniaquerie d’un jeune mélomane m’interpelle. Il compulse frénétiquement tous les bacs à la ronde, comme lancé dans une quête éperdue. Du haut de ses 20 ans, il traque, me dit-il dans un anglais approximatif, le moindre album de disco balte de la période soviétique. Intrigué, je lui demande quel serait, selon lui, le chef-d’œuvre du genre. « Disko Muzika, de Teisutis Makačinas, paru en 1982, rétorque-t-il. Ça te plaira, plusieurs musiciens allemands, américains ou italiens en sont fans ! »
J’achète les yeux fermés. Dès la première écoute, cette rencontre inouïe entre les chœurs des Beach Boys, les synthétiseurs de Giorgio Moroder et la ferveur d’Arvo Pärt me ravit. Je reprends aussitôt goût au cepelinai, et improvise une enquête sur cette fascinante musique de danse. Au fil des interviews, mes interlocuteurs m’expliquent la spécificité avec laquelle la vague disco a déferlé sur l’ouest de l’U.R.S.S. Au tournant des années 1980, les carcans politiques et technologiques briment en même temps qu’ils stimulent l’inventivité des compositeurs. Sur les dancefloors, c’est toute l’histoire des pays baltes qui affleure alors : l’exceptionnelle musicalité de leurs langues, leur passé païen, juif ou catholique…
Cerise sur la boulette et sur la boule à facettes : par un complet hasard, à quelques heures du retour à Paris, je me retrouve nez à nez avec Teisutis Makačinas, dans une bibliothèque du centre-ville. Le maestro octogénaire y donne une conférence, en lituanien non sous-titré ! Exquis, il répond avec gourmandise à mes questions. Sur le chemin de l’aéroport, je décide de lui rendre hommage – en engloutissant un dernier cepelinai, comme il se doit.
 > Edition originale vinyle Melodiya. Réédition CD Vinilo Studija en 2018

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13 août 2020

Découvrir la poésie de Giedrė Kazlauskaitė en français !


Grâce à la sélection de Eglė Kačkutė et aux traducteurs Jean-Claude Lefebvre et Liudmila Edel-Matuolis des Cahiers Lituaniens, il est possible de découvrir - en lituanien et en français - deux poèmes de la poétesse lituanienne Giedrė Kazlauskaitė. Né en 1980, cette dernière est par ailleurs la rédactrice en chef de la revue culturelle Šiaurės  Atėnai (Athènes du Nord). Elle a déjà publié plusieurs recueils de nouvelles et de poèmes dans lesquels elle aborde notamment le thème de l’homosexualité féminine. Selon Eglė Kačkutė, "sa voix poétique a une tonalité originale dans la poésie  lituanienne, celle d’une femme intellectuelle, mère et lesbienne." Dans le recueil Singerstraum (2016) qui reçut le Prix du livre le plus créatif de l’année décerné par l’Institut de la littérature et des traditions de Lituanie, "la représentation de la mémoire historique et culturelle, notamment celle liée à l’histoire des Juifs lituaniens longtemps oubliée, se mêle à celle traditionnelle des femmes, notamment par la couture. Sa poésie est narrative, basée sur un récit et portée par des vers libres, mais suit néanmoins un rythme interne subtil". Giedrė Kazlauskaitė est sans  doute une des voix poétiques les plus intéressantes en ce moment en Lituanie.

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05 août 2020

Sandarmokh, charnier de la Grande Terreur stalinienne


Pendant la Grande Terreur de 1937-1938, des milliers de personnes furent exécutées dans le plus grand secret à Sandarmokh, en Carélie soviétique, dont des Lituaniens. Découvert et étudié par des historiens indépendants, ce charnier est devenu un lieu de mémoire et fait l’objet depuis 1998, chaque année le 5 août, d’une Journée internationale du souvenir. Il est aujourd’hui la cible d'une tentative de révision et falsification historique de la part des autorités russes.
Mise en œuvre secrètement, la Grande Terreur a constitué le paroxysme de la répression stalinienne. Entre août 1937 et novembre 1938, 750 000 personnes - soit près de 1 adulte sur 100 en URSS - furent exécutés après avoir été condamnés à mort par des tribunaux d'exception à l'issue de parodies de jugement. Le but de Staline était double : remplacer les élites politiques, économiques, militaires et intellectuelles bolcheviques par une nouvelle génération de cadres staliniens dévoués corps et âme au Guide, et éliminer tous ceux qu'il considérait, selon la terminologie communiste, comme des «éléments socialement nuisibles», des «koulaks» (paysans s'étant opposés à la collectivisation), «gens du passé» (élites de l'ancien régime tsariste, membres du clergé), ainsi que les anciens membres des autres partis politiques et les membres des minorités nationales, susceptibles d'entretenir des liens avec des puissances étrangères.
Mis au jour en 1997 par l’historien Iouri Dmitriev, de l’ONG Memorial, le charnier de Sandarmokh abrite 236 fosses où les bénévoles de Mémorial ont retrouvé les restes de 9 500 personnes de plus de 58 nationalités, abattues d’une balle dans la nuque lors de la Grande Terreur. Sur ce site, soigneusement expertisé depuis des années, ont été retrouvés, sur de nombreuses dépouilles, des papiers d’identité et reconstitué, à partir des archives, le cheminement des différents convois de condamnés exécutés dans cette forêt de Sandarmokh. Parmi les victimes se trouvaient aussi des Lituaniens, dont des proches - depuis la découverte du charnier - venaient régulièrement à Sandarmokh pour honorer leur mémoire à l'aide - comme pour les autres nationalités - de modestes portraits fixés sur le tronc des pins de la forêt.  
Les visites du site pour les familles des victimes originaires de Lituanie, mais aussi d'Ukraine ou de Géorgie sont désormais interdites par les autorités russes. Depuis quelques années en effet, celles-ci mènent une brutale campagne pour étouffer toute tentative de faire la lumière sur les crimes du stalinisme. Dmitriev a été victime d'un coup monté par le FSB visant à saper et discréditer son travail de recherche sur le charnier et d’identification de leurs victimes … et de leurs bourreaux. Fin 2016, il a été inculpé de «pornographie infantile», une tentative non seulement de le piéger, mais aussi de le détruire personnellement. Les accusations ont dû être abandonnées en 2018, faute de preuves, mais un tribunal l'a reconnu coupable de possession de pièces d'armes à feu. Dmitriev a été de nouveau arrêté pour avoir prétendument violé les conditions de sa libération. Depuis lors, il est en prison. Les audiences dans son affaire se sont déroulées sans présence des médias. Le directeur du mémorial de Sandarmokh, Sergey Koltyrin, qui avait étroitement collaboré avec Dmitriev, avait également été inculpé «d'agression sexuelle sur mineur» et détenu depuis 2018. Condamné à neuf ans de prison, il est décédé en avril 2020 dans un hôpital pénitentiaire d'une «maladie grave indéterminée». Parallèlement au coup monté contre Dmitriev et Koltyrin, les autorités russes tentent d’imposer la théorie selon lequel Sandarmokh ne serait pas le site de crimes staliniens, mais celui d'exécutions de soldats de l'Armée rouge par les Finlandais pendant la guerre d'Hiver (1939-40), une réécriture de l'Histoire désormais classique dans la Russie d'aujourd'hui.

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