15 septembre 2014

Philippe-Rodolphe Vicat (1742-1783) en République des Deux Nations

Ce médecin suisse passa cinq ans en République des Deux Nations. Nous le connaissons surtout comme l’auteur du Mémoire sur la plique polonaise (1775), une de meilleures monographies sur cette maladie, à l’époque souvent considérée comme indigène de la Pologne et la Lituanie. Vicat termina les études de la médecine à Göttingen et soutint à Bâle, en juillet 1765, une thèse sur les bienfaits de l’exercice physique pour la santé. Juste après ses études, il partit dans l’Union polono-lituanienne où, "attaché à divers seigneurs", il pratiqua à Varsovie et dans divers lieux en Lituanie et en Livonie.
Dès son adolescence, Vicat connaissait Samuel-Auguste Tissot (1728-1797), médecin proche de Stanisław Auguste Poniatowski. Il resta également proche d’Albrecht von Haller (1708-1777). Après son retour en Suisse, Vicat devint le copiste et l’éditeur de l’œuvre de ce grand savant. Haller entretenait de bonnes relations avec Poniatowski ; c’est lui qui conseilla au roi d’engager Jean-Emmanuel Gilibert (1741-1814). C’est probablement par l’intermédiaire de ces savants que Vicat trouva un poste en République des Deux Nations.
Nous avons relativement peu de détails sur son séjour en Lituanie et en Pologne. Il fut bien accueilli par l’évêque de Kiev Józef Andrzej Załuski (1702-1774), grand mécène de la culture et fondateur d’une de plus grandes bibliothèques de l’époque des Lumières (près d’un demi-million de volumes). Vicat écrivit un éloge de Załuski dans l’introduction de son livre sur la plique. Par ailleurs, il dédia cette monographie à sa sœur "la castellane de Trock née comtesse de Zalucka". Les Jésuites de Vilnius, dont ce médecin protestant était l’hôte, lui firent connaître le vin de tilleul qui, d’après lui, surpassait "les meilleurs vins d’Espagne". Il devint d’ailleurs un chaud partisan de l’usage de cette plante en médecine. Longtemps après son retour en Suisse (1770), il parlait de l’hospitalité des paysans lituaniens, de leur liqueur de framboise et des petits pains cuits aux grains de pavot.
Médecin respecté dans le pays de Vaud, membre de la Société royale des sciences de Göttingen et de la Société des Philanthropes de Strasbourg, Vicat rédigea de nombreux travaux en médecine et en botanique, tels que l’Histoire de plantes vénéneuses de la Suisse (1776). Dans ces travaux, il revint souvent à son séjour en Lituanie. Ses écrits constituent non seulement d’intéressantes sources pour l’histoire des sciences mais aussi pour les mœurs lituaniennes. Il décrivit par exemple le grand usage de l’huile de lin "dont on employe une grande quantité en Lituanie, pour l’assaisonnement des mets dans les terms de jeûne & de carême". Nous lui devons aussi l’une de premières description du bortsch à l’époque où cette soupe se faisait encore avec la berce Heracleum sphondylium (photo) et non, comme aujourd’hui, avec des betteraves : "La branche ursine sert aux Lithuaniens à faire un mets qu’ils appellent bartsch, & dont l’usage est presque aussi générale que celui du pain. Ce bartsch n’est autre chose qu’une compôte aigre de branche ursine qu’on a fait fermenter dans un lieu tiède, avec un peu de levain de pâte & beaucoup d’eau, en sorte que c’est comme une compôte liquide ou plutôt un brouet aigrelet, auquel on ajoute souvent de raves, des navets, &c. qui donne un potage, qui cuit avec la viande de boucherie ou la volaille, n’est point désagréable".
Pour en savoir plus, contacter Piotr Daszkiewicz, Museum national d’Histoire naturelle.
piotrdas@mnhn.fr

Libellés : , , , ,

01 juin 2013

Antoine Gouan (1733-1821) et les sciences naturelles en Lituanie


Antoine Gouan fut un de plus importants naturalistes d’Europe au tournant du XVIIIe et du XIXe siècles. Médecin formé à Montpellier, il resta toute sa vie liée à cette ville. Il marqua l’histoire des sciences naturelles par ses travaux en botanique dont Hortus regius monspeliensis et Flora Monspeliac, mais aussi en ichtyologie dont Historia Piscicum. Correspondant de Carl Linné (1707-1778), il a eu le grand mérite d’introduire en France le système de la nomenclature fondé par ce savant suédois, système qu’on utilise encore aujourd’hui. Bien qu’il ne se soit jamais rendu dans la République des Deux Nations, il a pourtant joué un rôle prépondérant pour les sciences naturelles en Lituanie. Nous ne savons pas exactement quand ont commencé ni de quelle nature étaient ses relations avec le roi et grand-duc Stanislas Auguste Poniatowski et avec son entourage. On peut supposer que c’est Albrecht von Haller (1708-1777), grand naturaliste et médecin suisse, très estimé par le souverain, et en même temps correspondant de Gouan, qui est à l’origine de l’estime dont le naturaliste de Montpellier jouissait dans l’Union polono-lituanienne. D’autres hypothèses ne sont pas à exclure, car Gouan correspondait notamment avec Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), l’auteur des Considérations sur le gouvernement de Pologne. Stanislas Poniatowski le voyait comme un candidat idéal pour enseigner les sciences naturelles et la médecine, ainsi que pour organiser un jardin botanique en Lituanie. Cependant, Gouan ne voulut pas quitter Montpellier et désigna son ancien élève et ami Jean-Emmanuel Gilibert (1741-1814). Rappelons que c’est ce dernier qui organisa les jardins botaniques à Grodno et à Vilna, en prenant Montpellier pour modèle. Le rôle de Gouan pour les sciences en République des Deux Nations est donc plus important que les simples conseils donnés à Poniatowski. Le souverain acheta l’herbier de ce naturaliste afin d’organiser un cabinet d’Histoire naturelle et donner un outil pour les études de la botanique en Lituanie. La Bibliothèque centrale du Muséum national d’Histoire naturelle à Paris conserve la correspondance de Gouan avec Isidore Picot de Lapeyrouse (1744-1818) au sujet d’envoi de cet herbier à Grodno. Les célèbres plaques de cuivre de Pierre Richer de Belleval (1555-1632) furent également achetées et envoyées en Lituanie. Ces cuivres, longtemps considérés comme perdus, ont représenté environs quatre cents espèces végétales. Les rares tirages furent considérés comme une prouesse par les plus grands naturalistes du XVIIIe siècle. Gilibert -probablement grâce à Gouan- les retrouva à Montpellier et les acheta sur le compte de Poniatowski. Le roi les admira durant sa visite à Grodno. Gilibert avait le projet de les utiliser pour un grand ouvrage de botanique. Cependant, c’est Gouan qui détermina les plantes et fit un énorme travail en établissant une nomenclature récente et la synonymie avec les noms des autres auteurs. Ce travail lui prit 14 ans. Généreusement, il l’offrit à Gilibert. Ce dernier réussit à publier en République des Deux Nations une partie des cuivres (environs 60) des espèces dont il confirma la présence en Lituanie. Nous pouvons donc supposer qu’Antoine Gouan a contribué de manière significative à la réalisation de la première Flore de Lituanie Exercita phytologica, seu Flora Lithuanica. Pour en savoir plus, contacter Piotr Daszkiewicz, historien des sciences, Muséum national d’histoire naturelle à Paris :
piotrdas@mnhn.fr



Libellés : , , , , , ,

14 avril 2012

Georg Johann Forster (1754-1794) et la fin de la République des Deux Nations

Le grand naturaliste allemand Georg Forster commença sa vie mouvementée très jeune. Dès l’âge de 11 ans, il accompagna son père, Johann Reinhold Forster (1729-1798), pasteur et naturaliste de Gdansk (Dantzig), dans une expédition au bord du fleuve Volga. Ensuite, les deux Forster se rendirent en Angleterre et participèrent au voyage autour du monde du capitaine Cook (1772-75). La publication de "A voyage toward the South Pole and Round the World" lui donna une grande renommée dans toute l’Europe. Grâce à cet ouvrage, Georg Forster est considéré comme un précurseur de la littérature moderne de voyage. Après cinq ans passés à Kassel en qualité de professeur d’histoire naturelle, il accepta la proposition de la Commission d’Education Nationale de la République des Deux Nations (l’Etat polono-lituanien) de diriger la chaire d’histoire naturelle de l’Université de Vilnius, vacante depuis le départ de Jean-Emmanuel Gilibert. Il passa trois ans en Lituanie, tout en obtenant en même temps (1785) son doctorat à l’Université de Halle. La tsarine proposa à Forster de participer à une expédition sur les côtes de l’Océan Pacifique, ce qu’il accepta et l’obligea à quitter Vilnius. Bien qu’il ne passa que trois ans en Lituanie, la science lui doit "Hortus botanicus Vilnensis" et "Diarium Faunae Floraque Vilnensis", deux oeuvres malheureusement restés à l’état de manuscrit. L’expédition ne se fit pas et Forster se rendit en Allemagne, d’abord en Goettingue, puis à Mayence. Au printemps 1790, il effectua un voyage de trois mois sur les rives du Rhin, en compagnie du jeune Alexandre de Humboldt. En 1792, alors que Mayence fut occupé par les Français, Forster, jacobin de conviction, y fut très actif dans l’administration provisoire de la République de Mayence. Il se rendit à Paris pour proposer le rattachement de cette République à la France. Considéré comme un traître et proscrit en Allemagne, il vécut comme réfugié à Paris où il resta très actif politiquement jusqu’à sa mort en 1794, intervenue suite à une pneumonie. Pendant les deux dernières années parisiennes de sa vie, il rêva encore de grandes expéditions scientifiques en Inde, en Perse et en Arabie. La lecture de ses lettres adressées principalement à sa femme Thérèse et publiées dans l’excellent ouvrage "Un révolutionnaire allemand, Georg Forster (1754-1794)", édité et traduit par Marita Gilli (Paris - Édition du CTHS, 2005), permet de constater que jusqu’à la fin de sa vie, il suivait les nouvelles de la République des Deux Nations et entretenait à Paris des contacts avec les émigrés polonais et lituaniens. Dans une lettre datée du 8 avril 1793, il écrivit "Hier, j’ai mangé avec le jeune Custine chez M. que tu as connu en Pologne et qui a épousé la belle P. Elle est à Rome et lui ici. Il y avait aussi d’autres Polonais, parmi eux une jeune princesse Lubomirska. Most a émigré en raison de la chute de la constitution du trois mai ". Dans une lettre datée du 19 mai 1793 : "Mon talent pour les langues est de toutes façons très sollicité ; car je rencontre souvent trois braves Polonais dont j’ai fait la connaissance ici ; Sulkowsky, Ma[l]iszewsky et Nagorsky qui m’aiment beaucoup Je parle un peu polonais. Tous ces gens se plaignent du traité de partage honteux lors duquel on a poussé l’impudence jusqu’à ne même pas alléguer le plus petit prétexte et jusqu’à dire tout de go : "Nous prenons parce que nous le pouvons." Le faible roi a traîtreusement livré à la Russie la Confédération à la tête de laquelle il était et qui, par la Constitution du 3 mai, lui donnait plus de pouvoir que n’en avait jamais eu un roi de Pologne avant lui. Pendant la guerre que les Polonais ont menée contre les Russes et qui a cependant coûté la vie à plus de 25 000 hommes des deux côtés, il a tout fait ce que pouvait un homme vendu à la Russie. La récompense est là ; on va vraisemblablement lui prendre, en dehors de la plus grande partie du pays que les puissance se partagent, le pouvoir sur ce qui reste. Cependant le pauvre homme a bien dû être mené par un petit brin d’honnêteté dans son comportement ; car, ce qui l’a conduit à cela a été la promesse que la Russie paierait ses dettes personnelles. L’ambitieux Félix Potocki, qui a crée la Confédération avec la protection de la Russie et humilié le pauvre roi, est maintenant également la dupe de la Russie, car il avait cru que les cours étaient altruistes et ne prendraient rien ! Maintenant, de puissant magnat polonais libre, il est devenu un simple sujet russe ; car ses biens se trouvent dans la partie russe. Dans toute la Pologne, personne n’est content. Ils se rendent compte de leurs erreurs et tout mûrit pour une révolution dès que la situation européenne en donnera l’occasion." Ces mots prouvent un grand intérêt de Forster pour la situation en République des Deux Nations. Au-delà de l’intérêt politique, c’est sans doute une nostalgie qu’il ressentait. Sa dernière phrase à ce sujet (dans la lettre du 23 juin 1793) fut : "Je peux difficilement penser à Mayence sans me mettre à pleurer, c’est aussi le cas pour Vilna." Remarquons la justesse de son analyse sur la situation politique de l’Etat polono-lituanien au moment des partages. Remarquons aussi que ses amis à Paris étaient des personnages de la grande importance. Parmi eux : Jozef Sulkowki (1773-1798), un brillant officier de la guerre contre la Russie et un insurgé, devenu chargé de mission diplomatique en Turquie par les autorités révolutionnaires à Paris et officier adjoint de Bonaparte, mort en Egypte ; Piotr Maleszewski (1767-1828), fils biologique de Michal Poniatowski, Primat de Pologne, qui fut un homme de lettres et un économiste de grande renommée. Pour en savoir plus, contact : Piotr Daszkiewicz, Muséum national d’histoire naturelle à Paris :
piotrdas@mnhn.fr

Libellés : , , , , , , ,

19 octobre 2011

Les visiteurs lituaniens du cabinet d’histoire naturelle de Jean Hermann à Strasbourg

Jean Hermann (1738-1800), naturaliste et médecin strasbourgeois, a été l’un des plus grands savants de son époque. Il se distinguait, non seulement par ses travaux scientifiques et son enseignement, mais aussi par les collections qu’il réussit à réunir. Le Cabinet d’histoire naturelle de Strasbourg est rapidement devenu une véritable référence, un lieu incontournable de visites et de rencontres pour les savants venant de l’Europe tout entière. Les Archives municipales de Strasbourg conservent un précieux document pour l’histoire des sciences : la Liste des visiteurs du Cabinet Hermann. Cette liste permet de découvrir l’importance des collections naturalistes de Strasbourg dans le domaine scientifique pour la République des Deux Nations et plus particulièrement pour la Lituanie. C’est non sans une certaine surprise que l’on peut constater que le Cabinet de Hermann a été visité par de nombreux dignitaires lituaniens et polonais. Ce fait prouve l’existence d’une importante culture scientifique dans l’élite politique de l’époque. Parmi les grands noms de l’histoire polono-lituanien l’ayant visité, citons Michal Jerzy Poniatowski (1736-1794), jeune frère du roi Stanisaw August, dernier primat de la République des Deux Nations et archevêque de Gniezno (il visita le Cabinet le 5 octobre 1790) ; Antoni Tyzenhauz (1733-1785), trésorier du grand-duché de Lituanie, l’un des plus importants hommes d’Etat (il visita le cabinet deux fois, le 13 septembre 1778 et 27 mars 1782). Hermann nota sur sa liste de nombreux ecclésiastes : "l’abbé Górski, suffragant de Poméranie" (14 avril 1782) ; le même jour, il nota la visite de "Mr l’abbé Tempié français de Livonie & chanoine de Smoleńsk" ; le 10 septembre 1782 , il nota "Mr. Samborski, aumônier du Grand Duc que mon frère a connu à Londres". Parmi ces visiteurs, nous trouvons aussi les noms des plus grandes familles aristocratiques du pays : Radziwill, Sapieha, Lubomirski. Le 6 novembre 1785, il nota la visite de "M de Rzewuski, grand général de Lituanie [Seweryn Rzewuski (1743-1811)] et Mme née Lubomirska [Konstancja Małgorzata Lubomirska (1761–1840)], fille du Grand maréchal de Pologne avec M. le comte de Pac et M. le comte Olezky du Régiment de Salem-Salem". Grâce à la correspondance entre Jean-Emmanuel Gilibert (1741-1814) et Antoine-Laurent de Jussieu (1748-1836), conservée au Muséum National d’Histoire Naturelle à Paris, nous savons que Hermann correspondait avec Gilibert et lui envoya de nombreuses graines, contribuant ainsi à la création du premier jardin botanique en Lituanie. Mme Gilibert de Lyon visita le cabinet à Strasbourg le 21 août 1776, probablement sur sa route de retour vers la Lituanie. Le 28 janvier 1783, a été notée la visite de "M. Grognard, natif de Lyon établi à Pétersbourg et qui va se marier Tobolsk, il connaît Gilibert pour lequel je lui ai donné une lettre". Malheureusement, d’éventuelles lettres de Lituanie de Gilibert à Hermann restent de nos jours encore inconnues. Un article de Piotr Daszkiewicz (piotrdas@mnhn.fr) à ce sujet sera publié dans le prochain numéro des Cahiers Lituaniens.
http://www.cahiers-lituaniens.org/

Libellés : , , , , , , , ,

23 août 2010

Un voyage inachevé de J.H. Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814) en Lituanie

L’auteur de Paul et Virginie et l’intendant du Jardin des Plantes et du cabinet d'histoire naturelle, Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, a été dans sa jeunesse un véritable voyageur et aventurier. Son voyage et séjour de trois ans en Ile de France (l’Ile de Maurice) restent probablement les plus connus de ses biographes. Cependant un voyage en Pologne-Lituanie marqua à vie le jeune voyageur français. Bernardin de Saint-Pierre se rendit tout d’abord en Russie. Remarqué par l’impératrice Catherine et jouissant de faveurs de nombreux aristocrates de la Cour, il décida cependant quitter ce pays. Il écrivit que c’est le baron de Breteuil, ambassadeur de France en Russie, qui lui dit un jour : "De grands événements se préparent ; la France n’y est pas étrangère ; servez l’indépendance de la Pologne, c’est une occasion de revoir votre patrie et de courir à la gloire par le chemin de la fortune". Nous savons relativement peu sur son séjour dans l’Etat polono-lituanien. Les écrits Voyage en Pologne et Le vieux paysan polonais n’informent guère sur ses propres mésaventures. Ses biographes et les auteurs du XIXe siècle s’intéressaient surtout à l’histoire d’amour entre le jeune Français et une princesse polonaise : "Une jeune princesse, parente du prince de Radziwill, lui témoigne un tendre intérêt ; il aime, il est aimé. Alors la volupté, l’amour, l’ambition l’embrassent de tous leurs feux". Anatole France écrivit Bernardin de Saint-Pierre et la princesse Marie Miesnik (1875). Par ailleurs, on retrouve les souvenirs de son bien aimée Marie Miesnik [Miecznik signifie "porte glaive", le titre du mari de jeune princesse. Probablement, il s’agit de Maria Karolina Lubomirska, première épouse du prince Radziwiłł] dans le personnage de Virginie. Cependant, le jeune officier français avait l’ambition de jouer un rôle politique. Un court mémoire Relation de ce qui s’est passé depuis mon départ de Varsovie (1764) et la correspondance avec Pierre-Michel Hennin (1728-1807), secrétaire d’ambassade en Pologne, constituent la principale source au sujet du séjour de Bernardin de Saint-Pierre en République des Deux Nations. Hennin, un homme cultivé proche de Voltaire, était un diplomate expérimenté et un important agent secret du Roi. Bernardin de Saint Pierre se trouvait à Varsovie en 1764, quand Stanisław Auguste Poniatowski (1732-1798) fut élu au trône de l’Etat polono-lituanien. La Russie intervint militairement et l’impératrice Catherine appuya cette candidature. L’élection se passa dans une atmosphère de coup d’Etat. De nombreux patriotes s’opposaient à l'élection et à la présence russe. La France mena très activement son propre jeu en appuyant l’opposition et en soutenant le camp antirusse. La Lituanie constitua le véritable fief des patriotes de la République des Deux Nations. Karol Stanisław Radziwiłł (1734-1790), voïvode de Vilnius et un des plus grands magnats du pays, organisa une véritable résistance. Son armée combattit les Russes. Bernardin de Saint Pierre, appuyé par les agents du roi de France, décida rejoindre les forces patriotiques : "J’avais appris en arrivant à Varsovie que le prince Radziwil tenait la campagne avec sept ou mille hommes de troupes, qu’il avait à la tête de son pays deux forteresses, Niesvitz et Sluczk, remplies de munitions de guerre, quatre cents pièces de canon et autres. Je formai le projet d’aller lui offrir mes services et je m’ouvris là-dessus à S.E. l’ambassadeur de Vienne, et à M. Hennin, résident de France, qui approuvèrent ma résolution. Ce fut le 25 juin que je partis". Malheureusement, son voyage en Lituanie se solda par un échec. Il fut trahi, puis emprisonné à Varsovie par les partisans de Catherine. La correspondance entre Hennin et Bernardin de Saint Pierre nous donne quelques détails sur son séjour à Varsovie. Nous savons qu’il resta en relation avec de nombreux personnages liés à la France pour ne citer que le grand maréchal de la couronne, Franciszek Bieliński (1683-1766) ou encore Andrzej Józef Załuski (1702–1774), archevêque de Kiev, homme politique et grand mécène de la culture et des sciences. Il désirait écrire un mémoire sur le système politique et électoral de la République des Deux Nations. Il fut un des rares observateurs étrangers à prévoir la fin de cet Etat et son partage entre les puissances voisines. En 1765, il quitta la Pologne-Lituanie par la Silésie et la Saxe et rentra en France. Il chercha une position auprès l’administration royale en rappelant ses mérites de la République des Deux Nations : "1. J’ai été le premier officier français qui se soit jeté dans le parti polonais protégé par la France. 2. Je suis le seul qui l’ait fait gratuitement ; j’ai refusé même le brevet de colonel de la confédération que me proposa la princesse M…. Je ne voulais de récompense que de ma patrie. 3. Je risquais infiniment, puisque le parti où je me jetais était traité de rebelle par les Russes, du service desquels je sortais. C’est chez eux un crime d’Etat de passer de leur service à celui de leurs ennemis. Ils exigent même de tout officier qui prend congé un serment à ce sujet. La bienveillance du président de la guerre, M. le comte Schernichef, et l’amitié de mon supérieur, M. de Villebois, grand maître d’artillerie, m’avaient épargné cette formule ; mais en tombant entre les mains des Russes, comme il est arrivé, je n’en risquais pas moins la Sibérie. 4. Quelques menaces qu’on m’ait faites dans ma prison à Varsovie, je n’ai jamais voulu charger, ni vous, Monsieur, ni M. le comte Mercy, d’avoir concouru, par des conseils ou des promesses, à me faire faire cette démarche, quoique les interrogatoires eussent pour but de m’arracher cet aveu. J’ai pris toute la démarche sur mon compte… " . Cette citation est issue de la Correspondance de J.-H. Bernardin de Saint-Pierre, éditée par Louis Aimé-Martin à Paris en 1826 (Ladvocat. Impr. J. Tastu). Pour en savoir plus, contacter Piotr Daszkiewicz, du Muséum national d’histoire naturelle à Paris :
piotrdas@mnhn.fr

Libellés : , , , , ,

18 mai 2009

La correspondance Gilibert - Jussieu (1748-1836), un précieux témoignage de l’histoire des sciences en Lituanie

La Bibliothèque Botanique du Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN) à Paris conserve une série de lettres du botaniste Jean-Emmanuel Gilibert (1741-1814) à Antoine-Laurent de Jussieu (1748-1836), démonstrateur de botanique au Jardin du Roi, membre de l’Académie Royale des Sciences et directeur du MNHN. Elles ont été analysées par Piotr Daszkiewicz, du Service du Patrimoine Naturel du MNHN, avec l’aide de Françoise Bouazzat et Denis Lamy, de la Bibliothèque du MNHN. Une de ces lettres fut envoyée le 23 octobre 1777, de Grodno et date de la période du séjour de Gilibert en Lituanie. Gilibert y informe son collègue de l’état des institutions scientifiques, organisées par ses soins à la demande de l’administration de l’Etat polono-lituanien : "Deux ans se sont écoulés depuis mon arrivée. Pendant ce temps, j’ai eu les facilités d’établir un jardin de botanique qui le dispute pour le choix des plantes et leur nombre avec celui de Montpellier. Le cabinet d’histoire naturelle est pour le plus complet pour la minéralogie. Nous n’envions riens aux plus célèbres des pétrifications des mines de Suède, Russie, Hongrie, Saxe et Tyrol. L’amphithéâtre anatomique est considérable avec plus de cent pièces injectés ou monstres, fœtus, etc. La bibliothèque de l’Académie médicale ne renferme encore que trois mille volumes mais nous possédons les plus beaux ouvrages de botanique, de zoologie et d’anatomie". Cette lettre contient nombre d’informations concernant l’avancement de son travail sur la Flore de Lituanie (Flora Lithuanica inchoata) - la première au sujet de ce pays -, ouvrage édité quatre ans plus tard, en 1781 : "J’ai sérieusement travaillé à déterminer les plantes de Lithuanie, aidé par vingt quatre élèves. Vous ne serez pas surpris, si notre Flora offre déjà neuf cents espèces de plantes très certaines, parmi lesquelles se trouvent plusieurs sibériennes. Vous serez étonnés de nos véroniques, campanules, ombellifères, salices [saules], etc." Les recherches botaniques de Gilibert en Lituanie sont bien connues des naturalistes et des historiens des sciences. Nous en savons beaucoup moins sur ses recherches dans les autres branches des sciences naturelles. De ce point de vue, la lettre à Jussieu constitue un témoignage unique. Rappelons, à titre d’exemple, les dires de Gilibert en ce qui concerne ses travaux en entomologie : "Les insectes ont été collectés avec le même soin. Je viens de finir de le déterminer : nous en avons déjà huit cent espèces sûres, quelques-unes qui ne sont point dans la Faune de Linné [l’ouvrage de référence de l’époque]. Ce qui m’a surpris, c’est que nous en avons à Grodno, le foulon, la tête de mort, etc." Gilibert informa Jussieu de la construction des bâtiments de l’Académie médicale et de son hôpital. Il se montre satisfait de la beauté et des richesses naturelles de la Lituanie, mais aussi de sa situation personnelle : "Si vous me demandez quel est mon sort, je vous dirai qu’il est de plus heureux ! Mes brevets tous très honorables : inspecteur général des écoles de médecine du grand-duché de Lithuanie, premier professeur de celle de Grodno, physicien du même duché, médecin ordinaire du roi, conseilleur aulique. Ma place non compris, la pratique va à 600 ducats ce qui fait un peu plus de 6000 # [livres tournois] de rente". La lettre a pour but la demande d’envoi en Lituanie de graines de plantes du Jardin du Roi à Paris. Gilibert, après avoir présenté ses collections végétales (avec les serres de plantes africaines), cite les noms des naturalistes qui ont envoyé ou échangé des plantes avec le Jardin de Grodno : Nicolaus Jacquin (1727-1817) de Vienne, Simon Pallas (1741-1811) de Saint-Pétersbourg, Antoine Gouan (1733-1821) de Montpellier, Jean Hermann (1731-1800) de Strasbourg. Faute de documents conservés au MNHN, nous ne pouvons que supposer qu’Antoine-Laurent de Jussieu a également participé à ces envoi de plantes en Lituanie. Afin de mieux présenter la situation en Lituanie, Gilibert joignit un imprimé de sa lettre à Louis Vitet (1736-1809), contenant une description de la visite du roi Stanislas Auguste Poniatowski (1732-1798) à Grodno et plus particulièrement de l’Académie médicale, du jardin botanique, et de l’amphithéâtre anatomique, mais aussi des manufactures organisées par Antoni Tyzenhauz (1733-1785) et à l’Ecole Militaire. L’imprimé de la lettre, document d’une grande rareté, n’est pas inconnu des historiens de Lituanie. Néanmoins, l’exemplaire de la Bibliothèque Botanique du MNHN mérite une attention particulière ; en effet, il porte des annotations manuscrites de Gilibert informant des cadeaux du Roi (douze volumes de la Flora Danica et une robe d’une valeur de cinquante ducats pour l’épouse de naturaliste), des modalités d’envoi des graines et d’une demande à Jussieu concernant les achats de livres et d’objets d’histoire naturelle. Pour en savoir plus concernant cette correspondance : Piotr Daszkiewicz,
piotrdas@mnhn.fr

Libellés : , , , ,

26 mai 2008

L’épilepsie de l’élan, une étrange croyance lituanienne qui marqua l’histoire de la zoologie et de la médecine

L’élan fut durant de longs siècles l’un des animaux les plus mystérieux d’Europe. Vivant au nord de l’Europe, il resta longtemps inconnu des naturalistes français, italiens et même de la plupart des auteurs allemands. Rien d’étonnant à ce que les anciens naturalistes l’aient considéré comme un "âne des forêts", sachant qu’ils n’avaient qu’une connaissance médiatisé de cet animal. Olaus Magnus (1490-1558), l’un des rares parmi ces auteurs qui a probablement pu voir cette bête dans sa Suède natale, décrivit le combat d’onagres contre des loups. Ulysses Aldrovandi (1522-1605), quant à lui, en dessinant l’élan n’avait à sa disposition que de vagues informations envoyées de Cracovie à sa demande. La Pologne-Lituanie et la Suède avaient pour habitude d’être décrit, depuis environ le début du XVIIe siècle, comme patries d’étranges animaux. Les histoires les plus fantastiques circulaient au sujet d’élan en Europe, qui ont d’ailleurs influencé durant des siècles les sciences naturelles. Ces histoires étaient pour la plupart sans doute alimentées par les croyances et les légendes populaires. Parmi les plus étranges de ces histoires, il y avait celle de l’"épilepsie de l’élan" et des vertus thérapeutique du pied de cette bête contre les crises d’épilepsie. Véhiculée par de nombreux auteurs, cette étrange croyance trouve sa source en Lituanie. Un élan poursuivi par des chasseurs était, disait-on, soudainement tombé, pris d’une crise d’épilepsie. En vertu des principes de la loi des signatures selon laquelle "les semblables soignent leurs semblables", le pied de l’élan fut alors reconnu comme précieux remède contre l’épilepsie. Cette croyance fut largement répandue par Apollonio Menabene dans De alce epistola, publié à Cologne en 1581 dans Tractatus de Magno Animali. Elle a persisté environ deux siècles. Le pied, le sabot et la corne de l’élan entraient dans la composition de nombreuses potions ; en ce qui concerne le commerce de sabot de bœuf, il fleurissait car ils étaient vendus en tant que sabots d’élan, malgré de nombreux conseils publiés "au sujet des signes qui peuvent servir à distinguer le sabot d’élan de celui du bœuf, qu’on lui substituait souvent frauduleusement dans le commerce ". Cette croyance ne fut réellement contestée par des savants comme J.C. Valmont de Bomarre (1731-1807) dans son "Dictionnaire raisonné universel de l’histoire naturelle" (1802) ou Jean Goulin (1728-1799) dans son "Abrégé de l’Histoire naturelle à l’usage des élèves de l’école royale militaire" (1777). Il a fallu que, durant son séjour en Lituanie, Jean-Emmanuel Gilibert (1741-1814) s’intéresse à cette question. Ce naturaliste fut probablement l’un des premiers, si ce n’est le premier, qui éleva des élans, capturés et que lui avaient offerts les veneurs de Stanisłas August Poniatowski. Il nota que "c’est un préjugé de croire que les balles ne peuvent pénétrer la peau d’élan ; nous en avons vu abattre avec des balles de fer, qui pénétroient dans la poitrine. Un autre préjugé aussi répandu, c’est de croire que l’élan est attaqué d’épilepsie après de longues courses. J’en ai vu qui étoient harcelés des journées entières, et qui ne tomboient jamais. Dans presque toutes maisons en Lithuanie, on conserve des bagues dont le chaton est rempli, par un fragment taillé, de corne du pied de l’élan ; je peux assurer, d’après une foule d’épreuves dont j’été témoin, que cette amulette et la poudre de corne d’élan n’ont jamais retardé d’un seul jour les accès d’épilepsie". Ce n’est qu’en 1849 que le Dictionnaire de médecine usuelle informe à l’article "Pied-d’élan" : On employait autrefois la corne de pied de l’élan contre l’épilepsie. On disait que cet animal, atteint d’épilepsie, s’en guérissait en introduisant la corne de son pied dans son oreille ; ce remède est aujourd’hui complètement laissé à l’abandon. Pour en savoir plus, prendre contact avec Piotr Daszkiewicz, du Muséum national d’Histoire naturelle de Paris :
piotrdas@mnhn.fr

Libellés : , , ,

27 mai 2007

Collection de Nieswiez : une découverte au Muséum de Paris

Un document du XVIIIe siècle sur la collection naturaliste du château de Nieśwież (ou Nesvizh) vient d’être retrouvé à la Bibliothèque Centrale du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris, qui conserve une grande partie des archives de Jean-Etienne Guettard (1715-1786). Ce grand naturaliste français a passé deux années (1760-62) en Pologne-Lituanie, cet Etat nommé à l’époque la République des Deux Nations. Il y pratiqua la médecine, fut chargé d’une mission diplomatique, mais s’occupa surtout d’étudier la nature. Les mémoires qu’il publia à l’Académie Royale des Sciences à Paris, en particulier Mémoire sur la nature du terrain de la Pologne et des minéraux qu’il renferme, ont marqué l’Histoire des sciences naturelles. Une grande partie des observations de Guettard ne fut jamais publiée. Lors de son séjour, il fit de nombreuses découvertes. Ces archives contiennent des documents d’origines très variées. Récemment, Pascale Heurtel, conservatrice chargée des manuscrits, et Piotr Daszkiewicz, chargé de mission au service du patrimoine naturel du Muséum, ont retrouvé un document particulièrement important pour l’Histoire des sciences en Lituanie. Il s’agit d’une liste de spécimens de coraux fossiles et d’éponges conservés à la bibliothèque du Château des Radziwiłł [Radvila] à Nieśwież. L’auteur de ce document reste anonyme. Le Docteur Du Faÿ, médecin de la princesse Radziwiłł et originaire de Montpellier, en était un destinataire. Du Faÿ était un des correspondants de Guettard, qui à plusieurs reprises le cita dans ses travaux. La liste accompagnait des échantillons de la collection qui ont probablement été envoyés à Guettard. Il publia plusieurs tableaux représentants les fossiles des environs de Nieśwież. Cette liste est un document très intéressant pour l’Histoire des sciences européennes car c’est tout d’abord un document de travail de Jean-Etienne Guettard, un des plus éminents savants de l’époque des Lumières. Mais c’est aussi un des très rares témoignages de l’existence de cette importante collection naturaliste que Mikołaj Radziwiłł (1702-1762), connu en Lituanie sous le nom de Mykolas Kazimieras Radvila, a réussi à réunir dans son château. Homme d’Etat, le Grand Hetman de Lituanie et Voivode de Vilnius fut également un mécène de la science. L’Université de Vilnius conserve encore un télescope offert par le prince. Sa collection naturaliste fut, à l’époque, une des plus importantes collections en Europe. Après la mort de Mikołaj Radziwiłł, elle fut transférée vers la collection du roi Stanisław August Poniatowski à Varsovie et à Grodno. La liste retrouvée dans les archives de Guettard est aussi un témoignage des fouilles paléontologiques en Lituanie, probablement les plus anciennes dans le pays.
Pour en savoir plus, prendre contact avec Piotr Daszkiewicz, du Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris :
piotrdas@mnhn.fr

Libellés : , , , , , ,